Après notre dernière descente dans la poudreuse, gracieuseté des centimètres qui s’accumulent depuis quelques heures, Yan et moi mettons les peaux d’ascension sur nos skis afin d’entamer l’ultime montée de la journée. Environ 450 mètres de dénivelé, qui s’étalent sur 3 kilomètres, nous séparent du refuge de la Vallée Taconique où nous passerons la nuit.

Lorsque nous atteignons le refuge situé au sommet du versant sud, le crépuscule apporte cette lueur empreinte de sérénité, perceptible malgré la tempête qui s’intensifie. Les sapins autour du refuge commencent à se recouvrir de neige. Il n’y a aucun son, sinon le vent qui siffle entre les branches. Ce paradis hivernal porte à la contemplation, au plaisir de se retrouver entre amis dans un environnement isolé.

Le refuge nous accueille avec une chaleur réconfortante. Nous avions allumé le poêle à bois durant la journée, au moment du dîner. L’endroit, avec sa salle à manger, sa cuisinette, une chambre et sa mezzanine, est parfait pour accommoder six à huit personnes confortablement après une bonne journée de ski.

Un troisième souffle pour la Vallée Taconique

Alors que le crépuscule laisse place à la pénombre, David Lévesque et Marie-Anne Babos, les deux sympathiques propriétaires de la Vallée Taconique, viennent nous rencontrer au refuge pour le temps d’une bière.

David, natif de la Gaspésie, et Marie-Anne, Gaspésienne d’adoption, ont acheté en 2014 ce terrain qui, dans les années 1990, offrait la seule expérience de catski au Québec. Le concept de l’époque, mené par Serge Belleville, rappelle étrangement celui du Massif de la Petite-Rivière-Saint-François à l’ère des autobus: des pistes traditionnelles coupées dans la montagne, laissée en poudreuse pour les quelques chanceux qui y ont réservé une journée de ski. Toutefois, après quelques saisons d’opération, la Vallée Taconique doit cesser ses activités, faute de rentabilité.

En 2008, un dénommé Giovanni Mancini entreprend de faire renaître ce domaine skiable situé dans l’arrière-pays du village de Mont-Saint-Pierre. Au départ, des motoneiges assurent la remontée des adeptes; puis, en 2010, l’acquisition d’un catski permet de transporter 12 passagers jusqu’au sommet. L’année 2010 est aussi marquante dans le développement de la Vallée Taconique, puisque M. Mancini bâtit le refuge du sommet et engage une collaboration avec la Coop d’accès Chic-Chocs afin de développer le domaine skiable en sous-bois, dont le très incliné versant nord. Anticipant la tendance, il décide en 2013 de laisser la machinerie de côté pour offrir une formule en ski de randonnée.

Une série d’événements forcent M. Mancini à mettre en vente la Vallée Taconique en 2014. C’est alors que David et Marie-Anne se lancent dans l’aventure: « Giovanni voulait que la Vallée Taconique continue à se développer dans cet esprit de simplicité, de communion avec la nature et de retour aux sources du ski. Nous caressons cette vision et c’est pourquoi nous favorisons le ski de randonnée avec peaux d’ascension, bien que l’option de remontée en motoneige reste disponible pour les skieurs qui le veulent. Mais nous visons, en premier lieu, une clientèle de skieurs qui aiment la randonnée », précisent les deux complices de vie.

La saison 2014-2015 en fut une d’essai pour David et Marie-Anne, qui en sont tous les deux à leur premier flirt avec l’industrie du ski. Ce qui ne les empêche pas de bien flairer la tendance: « Le ski de randonnée gagne en popularité au Québec. Le produit que nous offrons permet à quelques personnes par jour de profiter d’un domaine privé, de coucher en refuge et d’avoir accès à un service de guide pour les accompagner dans la découverte du terrain », explique David, également propriétaire d’Adrénaline hors-piste, une entreprise de randonnées guidées en motoneige.

Leur première saison à la tête de la Vallée Taconique s’étant passée un peu en retrait des caméras, de façon à ne pas bousculer les choses, les nouveaux propriétaires sont maintenant prêts à entamer l’hiver 2015-2016 avec aplomb. « Le défi reste d’attirer davantage de nouveaux skieurs. Mais une fois qu’ils font leur baptême de la Gaspésie, ils reviennent toujours l’hiver suivant », affirment-ils.

Ayant tous les deux un emploi en parallèle, David et Marie-Anne souhaitent, par leur investissement, participer au développement de la Haute Gaspésie. « Nous voulons monter notre projet, créer notre propre emploi, et générer des retombées pour les villages de Mont Louis et de Mont-Saint-Pierre », concluent-ils en énumérant quelques projets qui verront le jour en temps voulu, notamment de nouvelles pistes boisées.

Solitude…

La porte du refuge se referme. David et Marie-Anne embarquent sur le ski-doo pour disparaître, quelques minutes plus tard, dans la tempête. Yan et moi contemplons pendant plusieurs instants la nature environnante à travers les grandes fenêtres de la salle à manger, qui offrent une vue panoramique sur la vallée. Malgré que la nuit soit tombée, la blancheur de la neige déposée sur les sapins et les montagnes nous permet de déceler les formes du paysage.

David et Marie-Anne ont évoqué la solitude qu’ils ressentent ici, un aspect qui leur plaît particulièrement de l’endroit. Un aspect qui, d’ailleurs, ne peut que ravir les skieurs en quête de poudreuse lorsque le ciel livre son or blanc. Sur cette pensée, le sommeil nous gagne dans l’anticipation du lendemain.

Une quarantaine de centimètres de neige légère sont tombés sur la Vallée Taconique depuis hier, dont une trentaine durant la nuit. Quelques pas après avoir quitté le balcon du refuge, nous embarquons sur nos skis; devant nous se dévoilent des pistes et sous-bois remplis de poudreuse intracée. Les multiples face shots de notre première descente terminent le processus du réveil matinal. Comblés d’avoir laissé nos traces d’une si majestueuse façon, nous fixons les peaux d’ascension aux skis pour remonter jusqu’au sommet, tranquillement, et profiter d’une autre descente, puis d’une autre, et puis d’une autre…