Alors qu’une poignée de skieurs passionnés s’organisent pour assurer l’avenir du Mont Alta, plusieurs se demandent si le modèle coopératif prôné dans ce dossier est viable pour assurer la pérennité d’un centre de glisse. Pourtant, ce ne serait pas la première fois qu’une coopérative permet de sauver une station de ski d’une faillite ou d’une fermeture. Regard sur un modèle d’affaires qui pourrait être appelé à prendre de plus en plus de place dans l’industrie du ski québécoise.

Qu’est-ce qu’une coopérative?

Définissons d’abord ce qu’est une coopérative : il s’agit « d’un regroupement de personnes qui s’unissent pour répondre elles-mêmes à leurs besoins au meilleur coût possible, au moyen d’une entreprise collective où le pouvoir s’exerce par les membres » (source : www.desjardins.com). Certains y voient un modèle d’affaires basé sur l’idéal démocratique, prônant des valeurs comme l’égalité des personnes, la solidarité et l’autonomie, alors que d’autres y voient une barrière aux profits et à l’enrichissement individuel.

De fait, la rentabilité d’une coopérative n’est pas une fin, mais un moyen permettant d’atteindre son véritable objectif, soit de toujours mieux servir les intérêts de ses membres. Dans le cas d’une coop visant la relance d’un centre de ski, il suffit d’avoir les fonds nécessaires pour, d’une part, acheter la propriété et, d’autre part, opérer la station afin que ses membres – et toute autre personne le désirant – puissent jouir des infrastructures de la montagne pour pratiquer leur sport de prédilection.

À la différence des entreprises qui adhèrent au modèle capitaliste, les coopératives ne sont pas seulement tournées vers le profit; le capital est utilisé pour rentabiliser les activités et l’excédent, s’il y en a, est réinvesti dans l’offre de produits ou de services selon la volonté de ses membres. Au final, le modèle coopératif vise à enrichir les produits ou services offerts et non les membres.

Un modèle viable dans l’industrie du ski?

Le ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (NDLR : qui a été aboli par le gouvernement péquiste après l’élection de septembre 2012 et dont le mandat a été scindé entre plusieurs ministères) a démontré, dans une étude publiée en 2008, que les coopératives sont deux fois plus durables dans le temps que les entreprises adhérant au modèle capitaliste et qu’elles sont aussi plus aptes à affronter les crises.

Mais le modèle coopératif est-il viable dans une industrie reconnue difficile pour les investisseurs? Selon Sylvain Audet, qui dirige sa propre firme spécialisée en récréotourisme au Québec, il faut deux conditions pour espérer réussir la mise sur pied d’une coopérative (ou d’un OBNL) et la rendre viable dans le contexte actuel : d’une part, la mobilisation du milieu (usagers, entreprises, municipalités), qui peut fortement contribuer à l’achat du terrain et des infrastructures, et d’autre part, une mise de fonds importante pour assurer le fonctionnement  (c.-à-d. un fonds de roulement de départ) de la station. « Dans le contexte financier d’aujourd’hui, une coopérative sera viable à partir du moment où elle n’a pas de dettes et pourvu qu’elle puisse mettre de l’argent sur la table dès le départ pour assurer une partie des coûts d’opération. À partir de là, les banques seront plus enclines à offrir une marge de crédit pour permettre à la coop d’assurer le fonctionnement de la station de ski », explique M. Audet, qui cite l’exemple récent de la coopérative de solidarité formée pour sauver le Mont Orignal.

Outre cette dernière, il existe actuellement trois autres coops qui opèrent des centres de ski au Québec : la coopérative de solidarité du Mont Lac Vert, la coopérative de travail du Mont Victor-Tremblay (Le Valinouët) et la coopérative de solidarité récréotouristique du Mont Adstock.

Le cas québécois du Mont Orignal

L’exemple récent du Mont Orignal, dans la région de Chaudière-Appalaches, montre que ce modèle peut s’appliquer avec succès dans l’industrie du ski. « Nous terminons notre première année avec un bilan fort positif, ce qui nous permet d’assurer les opérations de la montagne tout en pensant investir un peu dans la station », confirme la directrice générale de la station, Micheline Cloutier, qui annonçait la bonne nouvelle à ses membres lors de l’assemblée générale annuelle tenue au mois d’octobre 2013. Formée en juillet 2012, la coopérative de solidarité du Mont Orignal avait tout un défi à relever pour sauver cette station de ski chère aux résidents de la municipalité de Lac-Etchemin et des environs.

Photo Sylvie Bretsy

Il importait d’abord d’acquérir le terrain et les infrastructures au coût de 2 M$, montant demandé par l’ancien propriétaire de la station, Michel Biron. Pour rassembler l’argent, des démarches ont été effectuées auprès d’investisseurs potentiels de la région. Au total, 60 investisseurs ont acheté des parts privilégiées au montant de 12 500 $ chacune (plusieurs se sont procuré deux parts, contribuant ainsi à hauteur de 25 000 $), à quoi s’est ajouté un apport financier offert de différentes façons par plusieurs acteurs socioéconomiques de la région. Par exemple, la municipalité de Lac-Etchemin a acheté le chalet au coût de 400 000 $ afin d’en faire une bâtisse multifonctionnelle. Ces démarches ont permis à la coopérative de créer un fonds de 2,2 M $ pour acquérir les infrastructures, laissant même un léger surplus.

Ensuite, il fallait évidemment assurer les opérations courantes (fabrication de neige artificielle, entretien et fonctionnement des remontées mécaniques, damage des pistes, cafétéria, etc.) pour la première année, dont le coût se situe à quelque 1,2 M$ annuellement. Si la majeure partie provient de la vente des abonnements saisonniers et des billets journaliers, de la location d’équipements et des revenus du restaurant et du bar, la coop du Mont Orignal a aussi pu compter, pour une mise de fonds initiale, sur des contributions de citoyens désirant participer à l’avenir de la station. Ces contributions, non récurrentes, permettent à ceux-ci d’acquérir le statut de « membres de soutien » moyennant une cotisation de base de 500 $ (50 parts sociales à 10 $ chacune).

Quiconque désire devenir membre de soutien de la coopérative de solidarité du Mont Orignal peut d’ailleurs acheter des parts sociales en tout temps. De plus, les employés de la station peuvent devenir des « membres travailleurs », moyennant un déboursé de base de 50 $ (5 parts sociales à 10 $ chacun). « La contribution de nos employés leur permet de participer aux assemblées, de suivre l’évolution des dossiers et de prendre part aux décisions », précise Mme Cloutier, qui regarde l’avenir de la station de ski avec optimisme.

Le cas de Mad River Glen au Vermont

Au Vermont, le cas de Mad River Glen fait école. Fondée en 1995, la coopérative de Mad River Glen caresse une mission de préservation de l’expérience de ski ayant fait la réputation de la montagne depuis son ouverture en 1948. S’il est devenu possible, aujourd’hui, d’investir dans l’amélioration des infrastructures de la montagne, comme le reconditionnement du télésiège simple, le remplacement du Sunnyside Double ou la rénovation du Stark’s Nest, les premières années furent difficiles et nombreux étaient ceux qui prédisaient la fermeture de cette station de ski iconique.

À l’époque, celle-ci était en vente au coût de 2 M$. « Quand nous avons mis sur pied la coopérative, Mad River Glen éprouvait de grosses difficultés, se rappelle Eric Friedman, directeur marketing. Les infrastructures étaient en mauvais états et les skieurs avaient fui la montagne. La plupart de ceux qui ont investi dans les débuts de la coop pensaient qu’ils jetaient littéralement leur argent dans les toilettes! » 

Heureusement qu’il s’en trouve toujours des passionnés pour soutenir une montagne qu’ils portent dans leur cœur. « En trois ans, nous avons vendu assez de parts sociales pour payer la totalité du prêt hypothécaire qui, soulignons-le, nous a été offert sans intérêt. Donc, depuis les 15 dernières années, on peut dire qu’opérer Mad River Glen est rentable et nous avons pu investir dans la montagne », affirme M. Friedman en ajoutant : « Au début, la structure de la coopérative nous a apporté de nombreux défis. Nous devions constamment prouver nos capacités de gestion aux membres, dont certains voulaient s’ingérer jusque dans la décision de damer telle piste plutôt qu’une autre! »

Soulignons qu’en septembre 2013, la coopérative de Mad River Glen comptait 1900 membres qui détiennent un total d’environ 2 200 parts sociales acquises au coût de 2 000 $ chacune. De plus, chaque membre doit payer 200 $ annuellement (le annual advance purchase requirement), un montant qui peut par la suite être déduit sur à peu près n’importe quel produit ou service offert à la montagne (abonnement de saison, école de ski, nourriture, etc.).

Pour assurer ses opérations annuelles, Mad River Glen compte également sur la vente des abonnements de saison (40 % des skieurs de la montagne en détiennent un) et des Mad Cards (3 billets journaliers au coût total de 144 $). « Bon an mal an, nous avons déjà en poche les deux tiers de nos coûts d’opération avant le début de la saison. Durant les hivers neigeux, nous réussissons à amasser assez de capital pour réinvestir dans la station de ski », précise Eric Friedman.

N’ayant plus aucune dette depuis 1998, la station peut se targuer d’avoir les reins solides, ce qui l’aide à passer au travers d’hivers difficiles comme celui qu’elle a connu en 2012-2013. En effet, ne comptant que sur l’enneigement naturel (sauf pour les deux canons à neige qui peuvent recouvrir la pente-école), Mad River Glen n’a pu ouvrir son domaine skiable sur une base régulière avant la mi-février. « Notre modèle d’affaires est très particulier, explique M. Friedman. À la différence des major resorts, nous n’avons pas à nous assurer de rentabiliser des hôtels, restaurants et autres infrastructures connexes à la montagne. Quand la neige n’est pas au rendez-vous et que les skieurs ne viennent pas, il devient beaucoup plus facile de réduire nos coûts au minimum et nous ne subissons pratiquement aucune perte. Et puis, nos skieurs aiment tellement skier Mad River Glen qu’ils finissent toujours par revenir en grand nombre lorsqu’une tempête se pointe à l’horizon! » 

Mont Alta : le Mad River Glen des Laurentides?

Si l’on exclut le dénivelé et la grosseur de la montagne, de même que le contexte financier des années 2010 qui est bien différent, le cas du Mont Alta dans les Laurentides rencontre plusieurs similarités avec Mad River Glen : skieurs passionnés qui se lancent dans l’aventure coopérative, type d’expérience offerte, enneigement naturel, volonté de conservation de l’authenticité de l’endroit et modèle basé sur l’opération du centre de ski et non sur le bling-bling qui l’entoure. Ainsi, d’ici peu, une nouvelle coopérative de ski verra le jour pour sauver le Mont Alta. Il s’agit là d’un autre cas qui pourrait bien prouver que l’avenir de l’industrie du ski au Québec passe aussi par le modèle coopératif.