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Histoires de patrouille: le refus de traitement

1 février 2017 | Récit, par Pierre-Sylvain Maillet
Photo Renée Marceau

Ce récit s’ajoute à la collection de la série « Histoires de patrouille ». Ces histoires, rédigées ou racontées par des patrouilleurs de partout au Québec, qu’ils soient retraités ou encore actifs, ont pour but d’humaniser le titre qui fait souvent frémir les skieurs et planchistes en station. Être patrouilleur, c’est bien plus que porter un uniforme, une radio et une trousse de premiers soins… c’est une histoire de dévouement, de passion pour le ski, l’entraide, l’esprit d’équipe et le don de soi. Nous espérons qu’à travers ces récits, votre perception de ceux qui sillonnent les pistes pour assurer la sécurité des skieurs changera pour le mieux!

Patrouilleur: Pierre-Sylvain Maillet
Stations: Ski Saint-Bruno, La Réserve, Ski Garceau
Années d’activité: 1989-…

Il arrive parfois que sur les lieux d’un incident, un skieur blessé refuse l’aide offerte par le patrouilleur. La responsabilité du secouriste est alors d’expliquer les conséquences du refus de traitement (risques accrus de blessure/détérioration de l’état), tout en s’assurant d’être disponible au cas où le blessé changerait d’avis. J’ai été confronté à un refus de traitement après un appel pour une planchiste blessée dans un parc à neige. Rassurez-vous, l’histoire finit bien!

La fin de journée est une période critique pour les blessures. C’est souvent le moment où on se dit « une dernière et j’arrête »… et c’est la dernière descente qui est de trop! Nous sommes donc sur le qui-vive, une partie de l’équipe est déjà en train de remonter vers le sommet de la montagne pour se préparer au balayage de fermeture des pentes. On est à l’époque de la grande mode des parcs à neige et du « big air »: les sauts sont construits de plus en plus hauts et l’expertise en fabrication de modules et sauts est encore toute jeune, si bien que la hauteur, longueur et zone d’atterrissage des sauts ne sont pas encore optimales pour la sécurité des utilisateurs.

L’appel entre pour un blessé dans le parc à neige: étant le plus près, je m’y rends et je trouve la victime entre deux des plus gros sauts. Elle est face contre neige, sa planche encore aux pieds. Après une évaluation du contexte, je fais fermer le saut en amont pour assurer notre sécurité, je m’approche de la demoiselle et je l’aborde. Au fil de mes questions, je comprends qu’elle est mal tombée, et que son calibre n’était pas suffisant pour maitriser le saut qu’elle a tenté d’effectuer… elle se plaint de douleurs au dos mais refuse que j’intervienne. Elle ne répond pas généreusement à mes questions et me signifie à plusieurs reprises qu’elle ne veut pas que je l’immobilise ni qu’on la transporte vers l’infirmerie. Elle n’est pas seule: son copain l’accompagne et il collabore plus qu’elle! C’est grâce à lui que j’obtiens le plus d’informations.

Malheureusement pour la jeune fille, son état se détériore: sa douleur au dos augmente au niveau de la cage thoracique, ce qui rend sa respiration laborieuse et douloureuse. Je reviens à la charge en essayant de lui faire comprendre qu’elle ne peut pas descendre la pente seule, j’insiste sur le fait que son refus de mon aide pourrait lui provoquer davantage de lésions. Je lui offre à nouveau un transport par traineau, qu’elle refuse encore, à mon grand regret. Je suis déjà en mesure de percevoir une diminution de son énergie, je me sens impuissant et je sais que la seule solution pour sa sécurité et sa santé est de l’évacuer au plus vite… mais elle refuse obstinément. Je cherche de l’aide auprès de son copain, qui n’en mène pas vraiment plus large que moi… de mon côté, je tente de mon mieux d’informer mes coéquipiers, qui attendent au sommet avant de descendre: ce sont eux qui m’apporteront le matériel nécessaire en cas de besoin.

Plus le temps avançait, plus il faisait noir, les patrouilleurs qui étaient en haut des pistes attendaient après moi pour fermer. Il était difficile pour moi de faire un compte-rendu, car je ne pouvais pas effectuer mon protocole d’examen sur la planchiste blessée. Ayant peu de renseignements à leur donner j’essayais de les faire patienter en attendant qu’elle accepte un transport. Le temps avançait rapidement et sa respiration devenait de plus en plus difficile… c’était plus qu’évident qu’elle devrait descendre en traîneau.

J’ai finalement demandé le kit de planche dorsale et utilisé des phrases codées pour passer un appel qui enverrait une ambulance au pied des pentes. La jeune femme, entourée de son copain et de ses amies qui l’ont rejointe entre temps, ont servi de distraction et d’argument pour la convaincre d’accepter notre aide. Alors qu’elle constatait tout le déploiement de patrouilleurs autour d’elle, elle a recommencé à dire qu’elle ne voulait pas de soins. Ses amis et moi l’avons toutefois convaincue d’accepter nos soins et notre aide… heureusement, car on savait tous très bien que la jeune fille avait besoin d’aide médicale, bien plus qu’elle ne le pensait.

Nous l’avons donc évacuée du parc à neige, immobilisée sur la planche dorsale. Son état avait continué à se détériorer et arrivée au pied des pentes, la planchiste était dans un état de semi-conscience avec douleurs extrêmes au dos: nous lui avons même donné de l’oxygène et le DEA était prêt, au cas où… Les ambulanciers nous ont confirmé que la décision prise de l’évacuer était la bonne: la demoiselle était très mal en point et son état nécessitait des soins urgents.

Quelques semaines plus tard, l’équipe des patrouilleurs a reçu une carte de la mère de la jeune fille. Elle nous décrivait l’accident, comment sa fille était habillée… Nous avons tout de suite su de qui elle parlait. Elle nous a remercié grandement d’avoir pris soin de sa fille. Elle nous a appris qu’il s’en est fallu de peu pour que sa moelle épinière soit sectionnée. Elle avait deux vertèbres fracturées, cela aurait pu couper toutes sensations dans le bas du corps. Elle aurait pu être paralysée et ça aurait été sa dernière descente à vie en snowboard.

Je me suis dit que j’avais pris une bonne décision d’avoir jugé que cette demoiselle avait vraiment besoin d’aide et d’avoir tout fait pour la convaincre de revenir sur sa décision de refuser notre aide car il aurait pu y avoir des séquelles plus sévères pour cette dernière. Grâce à la patience et aux bons soins prodigués nous avons été capable d’amener cette fille vers des soins médicaux avancés. Nous avons réussi à sauver une partie de son bonheur…

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À PROPOS DE L'AUTEUR

Philippe Rivest
Diplômé en droit et en relations industrielles, Philippe a mené deux carrières en parallèle: de simple patrouilleur qu'il était au moment du premier cas qui l'a marqué, il a fondé et dirige 30 ans plus tard l'I.N.S.Q. (Institut national de secourisme du Québec), qui forme plus de 1000 patrouilleurs par année dans 30 stations québécoises. Il exerce également le droit comme avocat-civiliste depuis 20 ans.