« Ah ! Comme la neige a neigé ! » s’exclamait Émile Nelligan. À son tour, Gilles Vigneault chante « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver ! ». La réponse de l’homme qui n’aime pas l’hiver est tonitruante : « Moéssi j’n’ai plein l’cul, d’l’hiver !! » hurle Elvis Gratton. Les mots sont différents mais le désespoir fondamental semble le même : il appert que râler contre l’hiver soit partie prenante du caractère et des passe-temps des Québécois. 

L’homme qui n’aime pas l’hiver, comme bien d’autres citoyens de la Belle Province, voit difficilement comment tirer parti de ce qui lui est imposé. Certes, il est du propre de l’être humain de toujours chercher à améliorer sa condition, mais là s’arrête la défense intellectuelle du râleur québécois. Foncièrement têtu, relativement borné, monteur aux barricades chevronné, le Québécois se refuse à trouver une solution au malaise qu’il vit, employant toutes ses énergies à la simple dénonciation du fait –avec ou sans classe.

L’homme qui n’aime pas l’hiver investit une fortune de temps et d’argent pour contrer « la morte saison ». Palmiers factices, lampes à luminothérapie, bronzage aux néons, Noël Hawaïen, piscines intérieures, voyages à rabais dans le Sud, condo en Floride, économiseurs d’écran en plage (bonus bruits de vagues), flamands roses, alouette ! Tous les moyens sont bons pour accentuer le déni saisonnier, déjà bien mis en branle par la désormais célèbre déprime de Novembre. Quand on pense que certains peuples vivent 6 mois par an dans une nuit éclairée par les aurores boréales, on se questionne sur le secret de leur survie !

L’homme qui n’aime pas l’hiver ne trouve de compréhension que parmi ses semblables; il en va de même pour celui qui prend plaisir à voir le mercure tomber en même temps que les feuilles des arbres colorés et les premiers flocons. L’un reproche à l’autre son manque d’ouverture et de respect envers Dame Nature et le cycle des saisons, l’autre traite l’un d’imbécile heureux. Dialogue de sourds, dont le mutisme est accentué par les campagnes publicitaires qui matraquent l’esprit : évadez-vous, réchauffez-vous, gâtez-vous, reposez-vous ! Comme si l’hiver était une prison gardée par un bourreau de travail et les tropiques une retraite (dorée !) exempte de tracas et d’obligations !

L’homme qui n’aime pas l’hiver maugrée en passant la souffleuse (s’il n’a pas embauché quelqu’un pour déneiger à sa place), rouspète en grattant les vitres de sa voiture, râle en conduisant sur les routes enneigées, tempête (!) contre les bancs de neige qui le privent d’un stationnement, grogne devant le prix des pneus d’hiver (mais paie le gros prix pour son SUV), peste sur le prix de l’électricité, ronchonne en s’habillant « comme un oignon » et fulmine lorsque la batterie du sus-mentionné SUV déclare forfait contre le froid.

L’homme qui n’aime pas l’hiver ne possède pas de raquettes, n’apprécie pas le bruit de la neige qui craque sous les bottes, n’a jamais tiré la langue pour avaler les gros flocons, déteste la sensation de l’air froid qui colle aux narines et rechigne à porter une tuque.

L’homme qui n’aime pas l’hiver installe ses décorations de Noël le 1er novembre parce que « ça va être fait avant l’hiver », n’appelle pas la neige « neige » mais bien « m… blanche », perd la notion du temps après 3 semaines de froid « icitte y’a 2 saisons, pi l’hiver dure 6 mois ! », voudrait que son chien apprenne à se servir d’une litière pour se soulager et passe ses longues soirées d’hiver devant le hockey –sport qui se pratique avec des patins, sur de la glace ! Car oui, l’homme qui n’aime pas l’hiver est un peu paradoxal.

©Yoh 2010

L’homme qui n’aime pas l’hiver trouve quand même ça joli la première chute de neige.
L’homme qui n’aime pas l’hiver va skier, de temps en temps, quand il fait beau.
L’homme qui n’aime pas l’hiver joue parfois dehors, avec ses enfants, le temps d’un bonhomme de neige, d’un igloo ou d’une descente en traîneau.
L’homme qui n’aime pas l’hiver profite bien des feux dans la cheminée.
L’homme qui n’aime pas l’hiver se remémore parfois ses classiques d’enfant, entre La guerre des tuques, Ciné-cadeau, la parade du Carnaval de Québec, la pêche aux p’tits poissons des chenaux, le chocolat chaud de maman en rentrant avec le nez qui coule et les joues rosies par le froid.
Alors, l’homme qui n’aime pas l’hiver soupire de nostalgie.

©Yoh 2010

L’homme qui n’aime pas l’hiver ne sait plus comment l’aimer. Année après année, il se désole du réchauffement climatique, a de la peine pour l’ours sur sa banquise, s’inquiète pour les pingouins et achète ces boules de verre avec une mini-tempête et un décor-souvenir du Mont Tremblant.

L’homme qui n’aime pas l’hiver doit réapprendre. Il utilisera ses sens pour voir la blancheur de la neige, sentir la fraicheur de l’air, écouter les flocons qui tombent en sourdine, toucher le givre dans les fenêtres et goûter chaque instant de féérie gelée, car l’hiver met une partie de la terre en dormance et il peut être apprécié en silence.

À l’homme qui n’aime pas l’hiver, je lui murmure doucement : sors de toi, va jouer dehors ! Prépare tes skis, ta planche… et souris devant l’or blanc qui t’attend !